Le débat sur l’avortement: et la morale dans tout ça?
23 janvier 2009
(Par Chouche)
J’étais en train d’écrire un commentaire au dernier post de Linda, et j’ai brusquement décidé d’en faire un article complet, étant donné la longueur effarante que prenait mon commentaire.
Étant Québécoise, je suis pro-choix – je dis “étant Québécoise” parce qu’on peut affirmer que le débat ici est pour ainsi dire clos et qu’il est d’assez mauvais goût de manifester le désir de le rouvrir. Dès l’école secondaire, on se fait rabâcher les oreilles sur l’importance pour les femmes d’avoir le contrôle de leur corps et sur la stupidité des pro-vie qui ne sont, après tout, que des croyants attardés et fermés d’esprit. L’argument numéro un, celui qui passe pour être plein de sagesse, c’est : “Vaut mieux se faire avorter que de mettre au monde un enfant dont on ne sera pas capable de s’occuper comme il faut.” C’est un argument au contraire à mon avis assez limité, et qui, sous des couverts de grande magnanimité, révèle au contraire très bien l’égoïsme de notre siècle (“si moi je ne peux pas m’occuper de mon enfant, je fais disparaître l’enfant au lieu de faire le grand geste de le confier à quelqu’un d’autre qui serait en mesure de s’en occuper et qui veut désespérément un enfant à aimer”) . Mais pour revenir à mes moutons, mon point est que le Québec a pris position il y a vingt-cinq ans et que depuis, on ne peut plus se risquer à réfléchir à la question sans s’attirer des regards méprisants du genre de ceux qu’on réserve aux Républicains américains clamant leur droit d’avoir une arme à feu sous leur oreiller, genre : “Républicains de m**, qu’ils sont étroits d’esprit !” Ce qui nous ramène un peu à mon dernier post sur le nouveau conformisme : l’obligation d’être ouverts d’esprit nous ferme paradoxalement à d’autres points de vue étiquetés automatiquement d’étroits d’esprit. Paradoxe intéressant, n’est-ce pas !
Mais pour revenir à l’avortement, je crois que les pro-vie y vont d’une prise de position presque scandaleuse en 2009 : celle de la morale. Le petit vidéo de Linda nous démontre qu’ils n’ont pas vraiment réfléchi à la question juridique et judiciaire de la question. Ce qui les intéresse, c’est la question morale présentée souvent (et malheureusement aussi) dans sa forme religieuse, qui repousse les Québécois que nous sommes, si dédaigneux des religions institutionnalisées. C’est plus ou moins de jeter des gens fautifs en prison qui intéresse les pro-vie; leur objectif, c’est plutôt de sauver des âmes (des “avorteuses” éventuelles) et des vies (des bébés). Leur raisonnement est que l’avortement est un meurtre. Et, bien qu’on ait voulu déshumaniser au maximum le débat et faire des embryons des paquets de cellules sans vie, il reste que ça peut être considéré comme un meurtre.
Comprenez-moi bien. Je considère qu’il est nécessaire que l’avortement soit légal parce que c’est comme la prostitution, les jeux de hasard et la drogue : ça existera toujours, alors aussi bien l’encadrer légalement pour protéger les filles qui y recoureront. Mais il s’agit là d’une prise de position strictement sociale. D’un point de vue personnel, j’ai des doutes sur le fait que l’avortement soit un geste moralement acceptable. À ce niveau-là, le questionnement ne s’effectue pas face à la société, à la science, à l’opinion des autres, mais bien face à soi-même : il s’agit de me demander si, en mon âme et conscience, je serais vraiment convaincue d’avoir posé un geste acceptable.Lorsque je réfléchis à ça, je ne peux pas m’empêcher d’avoir un espèce de relent de catholicisme et de m’imaginer en train de justifier mes actions devant Dieu au lendemain de ma mort. Et là, je me demande sérieusement si, dans l’absolu, le fait de m’être fait avorter pour bénéficier de quelques années de plus de party me semblerait être un geste acceptable. (Et pour ceux qui seraient dégoûtés par l’argument moralo-catholo-religieux, je vous référerai au Pari de Pascal, que j’embrasse totalement).
Les pro-vie, comme je l’ai déjà dit, s’intéressent à la question morale via la religion, ce qui rend parfois leur discours assez étroit. Mais ils ont le mérite de se poser la question sous un angle moral, ce qui est assez téméraire dans notre société si rationnelle et si individualiste. En jetant la religion catholique qui nous avait socialement tellement traumatisés au Québec, on a aussi jeté grossièrement les réflexions morales qui l’accompagnaient : c’était définitivement de jeter le bébé avec l’eau du bain (appréciez l’allusion aux bébés totalement déplacée à ce moment-ci de la discussion
!) Or, la morale, avec ou sans religion, a sa place dans le débat sur l’avortement, ne serait-ce que pour alimenter nos réflexions personnelles. Il faudrait peut-être s’y ouvrir au lieu de se sentir menacés par elle et de la rejeter comme un relent d’obscurantisme à la Duplessis… Alors, on pourrait véritablement se dire “ouverts d’esprit”, vous ne croyez pas ?
4 Comments Add your own
Leave a Comment
Some HTML allowed:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>
Trackback this post | Subscribe to the comments via RSS Feed
1. blogueuses | 23 janvier 2009 at 19:16
«il s’agit de me demander si, en mon âme et conscience, je serais vraiment convaincue d’avoir posé un geste acceptable»
Tu résumes bien la réflexion qu’une femme enceinte non-désirémment (c’est vraiment la seule façon que j’ai trouvé de le dire!) devrait faire. Je l’avoue humblement, à cet examen de conscience je préfère encore la pilule.
En attendant l’annonce de ma grossesse, je vous invite à regarder sur YouTube des numéros du regretté George Carlin, l’humoriste qui pestait avec une ardeur inégalée sur les pro-vie, redneck et autres. Des classiques à connaître.
Linda
2. blogueuses | 23 janvier 2009 at 22:15
Oui la pilule reste décidément la meilleur solution! J’admets quant à moi qu’à quinze ans, me retrouvant devant une grossesse non désirée (ou enceinte non-désirémment, si tu préfères
), je ne me serais probablement pas trop questionnée sur l’incidence morale d’un avortement, ça aurait été de soi. Heureusement, à quinze ans j’étais laide et aucun garçon n’a émis le désir de me mettre enceinte. Dieu merci!
Chouche
3. Avortementivg.com | 24 janvier 2009 at 04:15
Merci de cette réflexion très intéressante, pleine de bon sens.
Juste une petite remarque : l’argument selon lequel, “ça existera toujours, mieux vaut l’encadrer” ne me semble pas très pertinent : le vol, les viols, les assassinats existeront toujours, pourtant je ne conseille pas de les “encadrer” pour que cela puisse se passer dans “des meilleurs conditions” !
4. blogueuses | 24 janvier 2009 at 13:41
@ avortementivg.com: Merci du commentaire. Pour répondre à votre remarque, j’avais, dans cette argumentation, comparé l’avortement à la prostitution ou à la consommation de drogue parce que je les considérais tous comme des comportements disons “autodestructeurs”, ou, disons, infligés à soi-même par soi-même. Ce qui n’est pas le cas du vol, du viol ou de l’assassinat, qui entravent la vie des autres personnes, et donc qui ne peuvent être tolérés. Ceci dit, je conviens que si vous considérez que l’avortement est un meurtre, vous puissiez élargir la comparaison à tous les crimes que vous voulez.
Je suis allée jeter un coup d’oeil sur votre site, qui est très intéressant d’ailleurs. J’ai été cependant bien étonnée de vous voir classer l’infertilité aux risques de l’avortement, on m’a toujours dit que ce n’était plus le cas depuis longtemps. C’est un dossier à suivre en ce qui me concerne!